Interview

COHOME, le coworking à la maison.

Publié le 20 avril 2017 par Mickaël Délis
Au commencement il y a Laura CHOISY, ex-salariée en communication associative et de l'économie sociale et solidaire qui, après 3 ans et demi de salariat dans diverses boîtes se retrouve freelance et, passée la joie d’être enfin seule, loin des open-spaces insupportables et du pseudo team building des sociétés pour lesquelles elle a oeuvré, se retrouve confrontée au vertige de l’auto-discipline et de la solitude. Quelques coups de pied au derrière plus loin, elle se dirige vers des lieux de coworking et réalise bien vite qu’il vaut mieux être riche pour s’y rendre et qu’en plus de se faire défoncer le compte en banque, il faut souvent aller loin de chez soi…

Mickaël Délis Après 35 minutes de vélo acharné, j’arrive tout suant à l’adresse indiquée en dépit du froid qui commence à mordre dans Paris. Je suis déjà tout ému. La Sorbonne où j’ai fait mes armes d’étudiant post-prépa est à quelques centaines de mètres, le jardin du Luxembourg est au bout du trottoir et me reviennent en tête mes après-midis de révision-glande lové dans les fauteuils Fermob qui meublent désormais toutes les terrasses hype du pays. C’était bon, c’était doux et c’est loin. Pour autant les chefs de réjouissance aujourd’hui ne manquent pas. Mon rdv du début d’après-midi étant l’un d’entre eux.

Au 5ème étage de l’adresse pré-mentionnée se trouve l’appartement de Madhu qui me reçoit pour une session de cohoming. De quoi ? De COHOMING ! Du verbe cohomer. Toi-même tu sais (sinon tu peux complètement deviner). Ca ressemble à coworking sauf qu’il y a « home » dedans. Et hop, ça y’est t’as pigé.

Une alternative au coworking

Laura Il y a quelques mois Laura CHOISY a lancé un site et un concept aussi simple qu’efficace : partager un espace de travail privé, son chez-soi en l’occurrence, et créer en quelques clics une alternative aux espace de coworking souvent saturés, parfois très chers, ici impersonnels ou là franchement pas accueillants. (Non, on ne donnera pas de noms même si la tentation du bashing nous brûle la pulpe des doigts).

Le fonctionnement est hyper simple. Inscription sur le site, remplissage d’un profil qui ne demande que très peu d’informations, recherche par ville ou par quartier, sélection de l’appartement qui vous semble le plus opportun pour travailler (localisation / profession du cohomeur / prix) et lancement de la demande en fonction de vos dates. La réponse arrive tout aussi rapidement. Et bim bam boum, voici une première session de cohoming qui s’offre à vous. (Pour ceux qui veulent mettre leur salon, terrasse, loft, triplex ou château à disposition, c’est à peu près aussi facile et aussi rapide en termes d’inscription). C’est un peu le blablacar du worker 2.0. Mêmes avantages, même liberté, du service à la carte, de la proximité, de l’humain en bonus, le tout dans un esprit d’émulation neuronale, de respect et de partage. Bref, on kiffe.

Une fois le tour du propriétaire effectué – théière/cafetière, salle de bain pour laver les mimines, toilettes pour évacuer le thé/café, possibles postes de travail et code wifi - je m’installe avec ma panoplie de freelance-petit-moyen-presque-gros-entrepreneur et commence à plancher sur l’article qui m’a mené jusqu’ici. (Oui, je vous offre une tranche de pur instantané : LPE et son webzine vous plonge en live dans ce fameux « parcours client » dont regorgent les discours RH et marketing du moment – lucky you). Sur le canapé à ma gauche, Laura fait de la prospection pour une nouvelle fonctionnalité de son site. Sur la table Fermob (si, si, je vous jure), juste en face de moi, Madhu planche sur des tableaux excel et fait plein de calculs qui ont l’air très savants. On attend Antoine qui squattera probablement le fauteuil dodu que je n’ai pas osé prendre pour ne pas avoir l’air trop détendu, ou qui partagera le canapé 3 places avec Laura, laquelle se souvient au moment même où je termine cette phrase avoir un rdv téléphonique à passer. Pour ne déranger personne, elle file s’enfermer dans la chambre attenante, et Madhu et moi poursuivons sans aucune nuisance nos maths et rédactions respectives.

Home sweet home, mais pas ton home

Laura 32 minutes plus tard, mon article commence à avoir de la gueule, je sirote un thé vert délicieux, et je prends la mesure de tous les bienfaits de cette expérience dont je pressens l’imminent renouvellement. Chez moi, si sublime soit mon appartement et exemplaire ma rigueur, j’ai, comme tout indépendant qui se respecte, la fâcheuse tendance à me laisser happer par des projets passionnants et chronophages diluant de façon parfois assez radicale ma force de travail. Étendre une machine, regarder des vidéos ultra lol de chiens qui pètent, poker des gens sur Facebook par esprit de nostalgie, appeler maman quand je doute, répondre à ma meilleure copine quand elle doute, lancer une deuxième machine, vérifier que ma nouvelle chemise me va bien, étendre la deuxième machine, brosser mes dents parce que j’avais oublié, céder aux appels de Tinder quand le célibat vient peser tout d’un coup, bref, perdre un temps monstrueux et me laisser happer par la douce mollesse du home sweet home et de la déresponsabilisation en grosse chaussettes d’hiver qui va souvent avec.

Moins contraignant que le coworking, mais tout aussi motivant

Etonnamment – la psychologie humaine est d’une pauvreté désarmante – chez autrui, outre les machines à laver que je n’oserai pas plus y lancer qu’étendre – je suis moins dispersé, le temps est plus dense, je n’ose pas passer vingt minutes par demi-heure sur Facebook ni me bidonner d’un rire gras sur les best of du Cœur a ses raisons. Non, je suis concentré, porté par l’esprit studieux ambiant, coupé des mille et une molles vicissitudes de la vie domestique et, comme par une sorte de contrat tacite avec mes cohomeurs, animé par un souci de rentabilisation effective du temps et de productivité. Pour autant, je suis aussi bien que chez moi, j’ai le droit d’être en chaussettes, de descendre un litre de flotte bouillante et d’aller, si je le veux, faire un saut sur la chaîne Facebook de Norman (je plaisante). En somme, pour 5 euros, je passe une après-midi (une journée entière eût été possible pour le même montant) ultra efficace, et en plus, cerise sur le biscuit anglais qu’on m’a servi, pendant mes pauses, je rencontre de nouvelles personnes, je découvre d’autres métiers, d’autres freelances, dont un qui, ça tombe bien, bosse pour un webzine qui cherche un rédacteur et qui demandera à lire ce que je suis présentement en train d’écrire. Ô miracle du circuit court, du collaboratif 2.0 et de l’injection de l’humain dans le grand réseau du labeur profitable.

Laura et Madhu, pionnières du cohoming

Madhu Petit break avec Laura et Madhu pour les interroger sur leur parcours, leurs motivations, leurs ambitions. Au commencement il y a Laura, ex-historienne de l’art et étudiante en médiation culturelle qui, après 3 ans et demi de salariat en diverses boites se retrouve free lance et, passée la joie d’être enfin seule, loin des open-space insupportables et du pseudo team building des sociétés par lesquelles elle est passée, se retrouve confrontée au vertige de l’auto-discipline et de la solitude. Quelques coups de pied au derrière plus loin, elle se dirige vers des lieux de coworking et réalise bien vite qu’il vaut mieux être riche pour s’y rendre – compter en moyenne 20 euros pour une journée, 350 euros pour le mois sur Paris – et qu’en plus de se faire défoncer le compte en banque, il faut souvent aller loin de chez soi… De ce triple constat inhérent à tout auto-entrepreneur / self made (wo)man, doublé(e) d’une culture humanitaire et développement durable est née l’envie de monter cohome - du coworking, chez soi. Pour des sommes dérisoires, dans un voisinage immédiat, des indépendants qui rencontrent les mêmes difficultés et sont mus par une même envie de productivité, de stimulation par l’autre et de partage peuvent désormais se retrouver et taffer sous le même toit. Depuis Octobre 2015 Laura se consacre exclusivement à ce projet et s’est vue rejoindre par Madhu qui a revendu sa boite dans la santé pour participer à cette aventure prometteuse.

100 espaces de cohoming sur Paris et sa région, 210 dans toute la France, 4 600 inscrits et plus de 1 500 réservations enregistrées

Pour le moment cohome c’est un site officiel lancé depuis début Octobre 2016, c’est plus de 3 000 préinscrits, 100 espaces de cohoming sur Paris et sa région, 210 dans toute la France, 4 600 inscrits et plus de 1 500 réservations enregistrées. La presse relaie et valide – Les Inrocks, le Parisien, 20 minutes, TF1, Elle, Métro… - mais les meilleurs ambassadeurs sont encore les cohomeurs eux-mêmes dont la satisfaction est unanime. Laura et Madhu tiennent au positionnement éthique de leur boite : micro paiement et petit prix, fourchette de location variant de 0 à 10 euros par jour avec une recommandation à 5 et un seul euro ponctionné par Cohome pour injecter un peu d’argent dans la structure. A cela s’ajoutent des événements, des apéros networking mensuels à Paris, des apéros-ateliers au cours desquels un cohomeur présente ses compétences et enseigne son savoir aux plus curieux de ses pairs. Un bar sympa, une trentaine de personnes, de la binouze, du vin ou des jus de fruits bio pour nos amis vegan relou – pardon, c’est sorti tout seul – et voilà que se multiplient des soirées riches, conviviales et enthousiasmantes. (Pour suivre le calendrier des rdv et évènements il suffit de se rendre sur le Facebook et/ou le blog de Cohome).

il est plus question de partage que de monétisation

Quand je parle du Airbnb du coworking, Laura me corrige. Il s’agirait plus du blablacar en son domaine, car il est plus question de partage que de monétisation. L’argent en question est plus l’outil d’une indemnisation que d’un paiement pour les hôtes, et de fait, au regard des tarifs conseillés, le cohoming n’est pas à envisager comme une source de revenus. Et puis, comme chez blablacar, échelle humaine oblige, les contacts sont faciles. Le cohoming ce sont autant de rencontres que de surprises, des gens de son domaine, d’autres qui ouvrent des perspectives. Entre deux sessions studieuses, les pauses ont plus de gueule et d’épaisseur que seul chez soi ou que noyé dans l’immensité d’un espace de coworking hype mais autrement plus froid.

au-delà des rencontres, c’est l’étonnement quant à leur productivité

Et puis le retour qui revient en masse chez les premiers cohomeurs, au-delà des rencontres, c’est l’étonnement quant à leur productivité. Le cohoming, ça stimule le sérieux, ça dope la concentration, ça ranime l’efficacité et on ressort de sa séance content de soi, son boulot avancé, son projet affermi en plus que d’être enrichi de la découverte de nouvelles personnes. Pour en avoir fait l’expérience concrète, en live, pour vous, ô chers lecteurs et amis entrepreneurs, j’avoue que j’ai été autrement plus performant en 2 heures de temps qu’en une après-midi tout seul dans mon chez moi fourmillant de tentations molles et propices à l’éparpillement.

En vrai, je vous conseille vivement le concept, parce qu’il est bon, simple, humain, pratique, éthique et profitable, parce que tout indépendant, freelance, auto entrepreneur à ses débuts en passe par ce petit vertige de la solitude et du rendement en berne. Et parce que les solutions pleines d’élan et l’intelligence ne sont finalement pas si nombreuses que ça. Alors tous sur cohome, mon appart’ à Pantin est inscrit dès demain, et puis merci à ses créatrices inspirées.