Tribune Libre

Et vous aussi, si vous en étiez?

Publié le 30 mai 2016 par Mickaël Délis
Le jour où tout a basculé… Je ne m’étais jamais vraiment interrogé sur mon moi profond de travailleur. À la question « tu fais quoi dans la vie ? » je rougissais toujours en énumérant le chapelet de mes activités, plus ou moins cohérentes de prime abord. Et puis par un superbe matin de mai, il m’a été offert de rejoindre Les petits entrepreneurs en tant que rédacteur. La lumière s’est faite comme dans un clip d’Ophélie Winter. Et quand je réalisais qu’en plus je n’étais pas seul à avoir une belle collection de casquettes, alors les larmes coulèrent sur mon visage.

« Que suis-je, où suis-je, où vais-je, et d’où suis-je tiré ? » s’interroge Voltaire dans le poème sur le désastre de Lisbonne.1 Hermione dans ce bon Andromaque signé par le king des slameurs Jean Racine2 se demande tout pareil avec un poil de stress en plus : «  Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ? Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ? ». Et c’est à peu près en ces termes que je me suis interrogé lorsqu’il m’a été proposé d’écrire pour Les petits entrepreneurs.

Au moment de m’atteler à la tâche, les doigts fébriles au-dessus des 105 touches de mon clavier azerty, le doute et les interrogations se sont mis à pleuvoir. Moi, ici ? Mais pourquoi ? Comment ? A quel titre ? Suis-je légitime ? Suis-je à compter parmi ces entrepreneurs qui s’affirment ou s’ignorent ? Mon mètre soixante et onze me cantonne-t-il définitivement à être si petit que ça ? Ce site pour lequel je vais travailler et toutes les réflexions qu’il propose peuvent-ils me concerner moi, intermittent, auteur, prof, rêveur, hyperactif multitâche, peuvent-ils d’ailleurs concerner ma sœur graphiste indépendante, mais qui dirige aussi un collectif d’artistes et aime fabriquer des meubles le dimanche ou encore mon père architecte d’intérieur, bidouilleur de génie et ennemi patenté de la bureaucratie ?

Alors que le vertige me gagnait, je suis allé errer sur le web en quête de lumière et d’anxiolytiques cybernétiques. Et c’est à Cyprien, chantre de la philosophie contemporaine version comédon, que je dois d’avoir produit le meilleur résumé qui soit de la situation : « L’entreprenariat, c’est toute une aventure »3. Par un syllogisme hâtif, en aventurier du quotidien, je me découvrais entrepreneur tel que le décrit ce jeune penseur millionnaire qui fait des vidéos pour le CIC afin d’être sûr qu’il sera bien ISF pour les 15 prochaines années.

[…] mêler à un principe de plaisir [une] logique de carrière et doper le dynamisme de celle-ci par un savant mélange de curiosité et de renouvellement.

En fait autour de moi, et un peu comme moi, il semble qu’il y ait un nombre croissant d’individus qui résistent à la classification stricte et à la terminologie réductrice. Ni fonctionnaire, ni grand patron affilié aux happy very few du Medef, ni salariés avec CDI qui font rêver les banques et rassurent les propriétaires de studettes hors de prix, mais des individus productifs, à l’activité hybride, souvent protéiforme, qui tentent comme ils peuvent de mêler à un principe de plaisir leur logique de carrière et de doper le dynamisme de celle-ci par un savant mélange de curiosité et de renouvellement.

Résister à l’étiquette semble avoir longtemps été préjudiciable, a fortiori lorsque l’on vit en terre d’administration cadenassée où les personnages de Gogol4 ont l’air de geeks détendus en comparaison de ceux qui composent la hiérarchie paperassière contemporaine. La mono activité rassure les tableaux Excel bleu blanc rouge, un peu comme le genre ou le patronyme sur une carte d’identité. Unique. Irrévocable. Stable. Et donc sécurisant.

Et pourtant, pour qui a déjà été confronté à une recherche d’emploi ces dernières années, et pour peu que celle ou celui-ci soit passé par la case job à l’étranger, il s’avère que les multi-compétences attirent, distinguent et convainquent. Les parcours multiples, s’ils sont cohérents, ont de quoi fasciner. Le modèle américain - le mot est lâché - peut-être à bien des égards inspirants. Outre-Atlantique, on peut avoir intégré l’US Army, fait une fac de psycho et finir à la tête d’un empire éroticoquin – big up Hugh Hefner5. (Inutile de nous opposer l’argument Trump. Faire de l’immobilier et de la politique fascisante pourrait en effet ressembler à un grand écart du type de ceux que nous pointons, mais il n’est pas moralement acceptable de se moquer des personnes en situation de handicap mental6). Bref, sans mon bac plus 4,5 je ne serai jamais devenu par hasard scénariste, de même que sans mes 4 ans de conservatoire qui a priori n’avaient rien à voir, je n’aurais pas obtenu un poste de prof de théâtre à la fac, et que sans la rigueur d’une classe préparatoire, je n’aurais pas appris à gérer mon quotidien de saltimbanque avec l’intransigeance d’un chefton militaire.

élargir tout à la fois son quotidien et ses ambitions

Sans compter que d’un strict point de vue d’épanouissement personnel, relever de ces profils polymorphes permet de générer du sourire à la pelle et du bien-être rayonnant. La neurasthénie des ouvriers à la chaîne, les dépressions des travailleurs monotaches, l’avènement du Bore-out7 viennent notamment de l’enfermement dans une seule et unique (sous)compétence. Et quiconque vend des torchons H&M 35 heures par semaine toute l’année aura à raison, ou envie de tuer ou envie de s’autodétruire. Être un et multiple à la fois, vaquer d’une activité à l’autre dans un principe de complémentarité procure ce sentiment merveilleux de renouvellement constant, et s’avère être un antidote d’exception à la morosité et à la monotonie. Produire sans subir, construire sans détruire, jouer à l’aventure du travail dans une logique globale et humaniste où le profit peut être raisonnable et l’autre un partenaire avant que d’être un concurrent, multiplier les horizons pour finir afin d’élargir tout à la fois son quotidien et ses ambitions, c’est un peu ça l’aventure de l’entrepreneuriat.

Alors oui, à ces titres je suis un entrepreneur, comme le sont des dizaines de milliers de mes semblables, et j’ai donc, comme eux, ma place sur ces pages. Mon cerveau peut offrir d’humbles perspectives à mes pairs sans avoir à rougir de ne pas être un monolithe facilement identifiable au premier abord. Youpi. Et puis on oublie la question de la taille, ou on se réconcilie avec le fait de ne pas être gros ou grand, l’essentiel étant d’être. Et de faire. Et de rejoindre la communauté rieuse et trépidante des Petits Entrepreneurs, qui par leur nombre sont en réalité bien plus grands et gros et puissants qu’ils ne l’imaginent. L’avenir appartient à ceux qui proposent et non ceux qui disposent.