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L'hollywoodisation du marché du travail

Publié le 4 août 2016 par Garance Dansette
Hollywood était autrefois dominé par les grands studios-systèmes. Ces magnats hyper efficaces pouvaient fournir jusqu'à 350 films chaque année. Au fil des ans, cette influence a décliné, même si certains de ces studios existent encore. Le CEO d’Upwork Stéphane Kasriel établit des parallèles plutôt intéressants entre ce changement manifeste dans l'industrie du film et l'évolution des entreprises.

Librement traduit de « Why the future of work will look a lot like Hollywood ».

Autant vous rassurer de suite, cela ne signifie pas que nous allons tous être affublés de costumes et parures trois fois par an pour des galas ni piloter des grosses berlines à travers le trafic asphyxié de Los Angeles. Ce qui va suivre a plus à voir avec la façon dont les productions de cinéma sont organisées, comment tout le monde est impliqué dans les différents projets et l’incidence en conséquence sur la rétribution de chacun.

Le déclin et la chute du « système des studios »

Autrefois, la grande majorité des films d’Hollywood était produite par les studios – des mégastudios1 - qui régnaient sur tout le microcosme du cinéma américain. Telles nos grosses entreprises « made in France », le studio avait une administration centralisée, une allocation des ressources optimale et une division rationnelle du travail entre les acteurs, les réalisateurs, les décorateurs, les cadreurs, etc2. Pour des raisons diverses et variées3, les studios ont commencé à décliner à la fin des années 1940, et leur influence n’a pas arrêté de faiblir au cours des deux décennies suivantes. Bien sûr, il y a encore des gros studios comme 20th Century Fox et Sony Pictures, mais ils sont beaucoup moins hégémoniques que les studios d’avant-guerre ne l’étaient à leur époque.

Le vide qu’ils ont laissé derrière eux a été très vite rempli par une mosaïque de sociétés indépendantes et ad-hoc, qui se sont créées plus ou moins « sur le coup » pour chaque nouvelle production. Une sorte de prolifération à la demande ou au besoin. Le schéma contemporain habituel ressemble donc un peu à ça : un groupe de producteurs se constitue et recueille des fonds pour faire un film ; puis ils créent (juridiquement) une nouvelle société de production, dont le but est vraisemblablement de réaliser un unique film. Ensuite, sous cette société, ils engagent tout le personnel et les sous-traitants, du directeur aux principaux acteurs en passant par les chefs électriciens, traiteurs et comptables. A côté, on trouve les agences artistiques comme CAA, WME, ICM, et Paradigm qui sont un peu les « marieurs » du septième art US, mettant en relation les producteurs et les talents pour le meilleur. Et souvent pour le pire (Alvin et la Chipmunks avaient ils besoin de 3 épisodes?)

En d’autres termes, il y a aujourd’hui un ensemble de professionnels travaillant dans le cinéma et dont les sources de revenus varient sensiblement de poste en poste, d’année en année, voire de mois en mois. Qu’est-ce qui rend cela possible ? Le réseau que chacun possède et doit faire fructifier. Tout simplement. Les déjeuners d’affaires et les réunions-apéro se combinent à des entrelacs de relations, évènements, raouts plus ou moins privés (non, personne n’a parlé des comédiens de huitième zone qui s’allongent pour obtenir un mini rôle), ce qui permet de connecter ceux qui ont des compétences à ceux qui en ont besoin. Et cela fonctionne notamment parce que l’industrie du film est relativement petite. Voire consanguine.

L’effondrement de notre propre « système de studio »

D’autres industries font actuellement l’expérience d’une secousse qui ressemble beaucoup à l’effondrement des studios d’Hollywood. De nombreuses entreprises constatent que la taille en elle-même n’offre plus l’avantage qu’elle a pu représenter par le passé. Les frais qui sont générés par les activités administratives ne sont pas vraiment synonymes d’efficience ; les meilleurs talents ne sont disponibles souvent que sur une base contractuelle ; et les besoins des entreprises sont trop imprévisibles pour embaucher une équipe spécialisée et la garder occupée en permanence. Le mot d’ordre de toute entreprise qui essaie de rester compétitive dorénavant est la « flexibilité ». (Sans compter qu’une évolution sociologique toute actuelle montre que parallèlement, un nombre croissant de professionnels constatent qu’ils ne veulent pas - ou plus - vraiment travailler tout le temps.)

Hollywood a ses déjeuners d’affaires, le reste d’entre nous - pauvres mortels en quête de gloire et de reconnaissance -avons les réseaux sociaux. Les gens un peu « x » peuvent utiliser le pouvoir d’Internet pour renforcer et maintenir leurs relations avec d’autres professionnels, y compris ceux qui veulent les embaucher par exemple. Merveille du web encore avec les plateformes numériques qui permettent aux travailleurs de trouver des entreprises ayant besoin de prestations et vice versa. Et puis il y a des outils modernes de comptabilité comme Bill.com et Expensify pour faire de la compta une réelle partie de plaisir. Sans parler des « bureaux flexibles » comme WeWork et Rocketspace qui s’adaptent à votre besoin (qui lui-même peut fluctuer) et qui permettent de louer des salles de conférence à la demande.

Au final, il n’y a jamais eu aussi peu de raisons pour les travailleurs et les entreprises de rester encore avec ce même système rigide de l’emploi qui caractérise l’économie depuis des décennies. Et effectivement, de nombreuses entreprises l’ont déjà quitté. La société de capital-risque Andreessen Horowitz a d’ailleurs explicitement modelé son approche sur une agence de talent hollywoodienne, créée par Michael Ovitz, en louant des équipes de vente et de marketing à ses clients startupers. Il y a un autre avantage à cette évolution : un emploi sur le long terme avec la même compagnie aboutit souvent à dévaloriser les capacités. Nous avons tous entendu parler des ingénieurs « 10x » qui sont dix fois plus productifs que leurs pairs. Cependant rare sont les entreprises prêtes à payer un ingénieur dix fois plus que ses collègues ! Ce qui signifie que se lancer sur son propre chemin peut être la meilleure façon de maximiser son potentiel de gain, cela permettant de vendre ses services sur un marché prêt à vous payer ce que vous valez.

Dans le secteur de la technologie mais aussi dans les autres, il est donc probable que les équipes de travail s’apparenteront de plus en plus à des équipes de tournage. Ce changement peut être déstabilisant pour certains, mais il peut aussi être profitable pour beaucoup. Les entreprises vont gagner en efficacité et en flexibilité. Les travailleurs auront une meilleure qualité de vie, plus de contrôle sur leur travail, et, dans de nombreux cas, un meilleur revenu.

Il ne faut donc pas avoir peur cette (r)évolution. Comme le démontre Hollywood, la mort du système de studio ne signifiait pas pour autant la fin de son âge d’or.