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La lutte des classes version 2016

Publié le 8 mars 2016 par Garance Dansette
La Rédac vous propose un article de French Web « Entrepreneur ou salarié, lequel trime le plus ? » qui rebondit sur la déclaration d’Emmanuel MACRON et le tollé qui s’en est suivi. Celle-ci a soulevé indignation et critiques, aussi bien chez les politiques que chez monsieur et madame tout le monde et a fait naître un débat de fond sur la façon dont sont généralement perçus salariés et entrepreneurs. Un entrepreneur anciennement salarié compare la dureté de ses deux expériences.

C’est donc au tour d’Hervé Kabla, cofondateur de Be Angels1, de nous livrer son opinion à propos du débat engagé à partir de la déclaration d’Emmanuel Macron : « la vie d’un entrepreneur est plus dure que celle d’un salarié » (pour remettre les pendules à l’heure, voici un lien vers un article du figaro relatant les faits). Loin d’être une controverse superflue, cette tricky question soulève une quantité de matière à réflexion. Petit essai.

Salarié VS entrepreneur : match nul ?

[…] lequel trime le plus ? Le ton est donné, et ça va être franc. Pas de chichis, Hervé Kabla, c’est un homme d’expérience ! Il a testé les deux côtés de la barrière, et pas à la va-vite, puisqu’il a été salarié pendant 18 ans et qu’il est entrepreneur depuis 8 ans. Argument d’autorité, il semble donc tout à fait apte à s’exprimer sur ce sujet polémique avec raison et objectivité.

[…] on n’est jamais maître de son destin ni de son temps

Primo, il nous fait miroiter la rudesse du travail salarié : c’est pénible ; c’est un peu le train-train ; on a un boss avec qui la relation n’est pas toujours harmonieuse, et on ressent beaucoup de contraintes et de frustration… en somme, du néo-esclavagisme : « […] on n’est jamais maître de son destin ni de son temps ». Pour Hervé, être salarié, c’est pas l’pied.

[…] c’est dur d’être entrepreneur, et largement plus dur que d’être salarié. […] vous êtes seul(e) […] les salariés ne sont pas toujours motivés […] à leurs yeux vous n’êtes qu’un patron […] C’est dur parce que vous connaissez les deux côtés du fleuve, mais que personne ne vous croit quand vous dites que c’est dur.

Secundo, il s’attache à lever le voile sur la réalité de l’entrepreneur, car apparemment, ce n’est pas tout rose non plus, ça serait même carrément noir. Des arguments, il y en a pléthore : solitude, absence de sécurité financière, polyvalence exigée, omniprésence du risque, rapports délicats avec les employés et le climax de la complainte , « […] personne ne vous croit ». Être entrepreneur, c’est être seul face au reste du monde. Même s’il tempère en avançant que le fondement de cette méprise résiderait dans l’imagerie populaire (l’entrepreneur est toujours assimilé au patron d’une entreprise du CAC), disons-le, pour Hervé, être entrepreneur, c’est un crève-coeur.

Avouons-le, cette figure particulière n’est pourtant pas la plus représentative. Quid des indépendants et des startupers ? Les uns n’ont pas de salariés, les autres se lancent à plusieurs dans l’aventure et sont rarement esseulés. Autre petit rappel utile : en France nous sommes 3,14 millions d’entrepreneurs à proprement parler2 (de la mégaentreprise à la microentreprise), soit environ 11% de la population active3. Fort de cela, on le sait, « on a tous un pote entrepreneur », et sans qu’on soit expert, on est tout de même un minimum au courant de ce qui se passe dans la vie entrepreneuriale : exigence, responsabilisation permanente, horaires aléatoires, mais aussi liberté de choix, indépendance d’action et … horaires aléatoires. On ne le contredira pas sur un point : patron et entrepreneur sont loin d’être synonymes. L’arbitrage final serait selon lui une question de perception et de choix de vie. Il conclura tout de même son billet en proposant au salarié pas d’accord d’aller créer son business et d’en reparler ensuite. Dans ton nez salarié !

De l’art de comparer

En réalité, cet article, je l’aime bien quand même, et c’est pour ça que je vous encourage à le lire : c’est un avis tranché, un avis d’expérience. Les choses sont dites clairement et avec force. Ce qui me dérange, ce n’est pas tant l’issue de la délibération de « qui trime le plus » que son fondement « méthodologique » si je puis dire – à savoir la comparaison. Ça tient dans sa nature même.

Si comparer, c’est établir des liens de ressemblances ou de différences afin de mieux les comprendre, alors ça ne suffit pas : ce n’est qu’une partie du processus de compréhension de la réalité des entrepreneurs et des salariés. On ne peut espérer comprendre leur situation ainsi. Or cet esprit de comparaison, on le développe très tôt. Dès l’enfance, on est amené à se comparer aux autres (ah l’école !). Plus souvent source de frustration et de jalousie qu’autre chose, la comparaison n’amène l’individu qu’à se définir «  par rapport à », et non de façon autonome. Ceci écrase la singularité, et oblige en même temps à opérer un choix permanent en faveur de tel ou tel groupe.

Avec un peu de recul, le débat qui nous est proposé est assez terrible : qui sera le plus à plaindre, qui a la pire condition ? – ce que relève d’ailleurs Hervé dès le début. D’une part, la pénibilité et la douleur ne sont pas comparables. Il n’y en a pas une qui « vaut » plus qu’une autre. La pénibilité est pénibilité et la douleur, douleur. Autrement dit, chaque souffrance est unique, et passe par le prisme de celui qui l’exprime, la rendant donc difficilement comparable. D’autre part, ni les salariés, ni les entrepreneurs n’appartiennent à des ensembles homogènes. La réalité de chaque individu, au-delà de sa condition statutaire, présente de vraies singularités. C’est aussi pour cela que l’on peut difficilement parler de « grande famille des entrepreneurs ». On le découvre jour après jour chez LPE, et unifier les problématiques à de trop grandes échelles est très complexe, pour ne pas dire impossible.

Enfin, il serait bon de lire également les articles prenant le sujet à l’envers, « qui a la vie la plus cool ? », pour se rendre compte plus simplement que les avantages des uns ne créent pas mathématiquement des désavantages, et donc une dureté pour les autres. En effet, on ne saurait dire que le droit aux jours de congé des salariés rende la vie des entrepreneurs plus dure, où que la non-subordination4 des entrepreneurs rende pénible la vie des salariés. Et ainsi, s’ils partagent bien une même condition - celle du travailleur - ils n’en retirent pas les mêmes avantages et inconvénients. Ces derniers étant difficilement quantifiables autrement que par chaque personne (c’est quoi le barème : droit aux vacances = 2 points ? Non-subordination = 3 points ?) on ne saurait affirmer que l’un l’emporte sur l’autre.