Événement

LPE au Printemps des (gros ?) Entrepreneurs

Publié le 14 avril 2016 par Nicolas Gerchenzon
Un événement organisé à Lyon par le Medef avec pour nom « Le Printemps des Entrepreneurs » était suffisant pour attiser notre curiosité. Nous ne savions pas vraiment à quoi nous attendre car il est vrai qu’on n’associe pas spontanément le Medef avec le petit entrepreneuriat. Sur le site web, était précisé « Grand rendez-vous des chefs d’entreprises de Lyon et sa région, 2 500 entrepreneurs (créateurs, start-up, dirigeants de TPE/ PME/ ETI et grandes entreprises) ». On devait y faire un tour pour en avoir le coeur net. Retour sur cette journée dans la capitale régionale.

J’avais vu passer l’événement sur le web sans trop savoir ce que c’était : « Le Printemps des Entrepreneurs ». Ça sonne plutôt bien, ça concerne les entrepreneurs et en plus, c’est à Lyon, ville dans laquelle nous aimerions nous développer à court terme. Deux semaines avant, je me rends donc sur le site web et m’aperçois qu’il s’agit d’un événement organisé par le Medef de Lyon. Le programme est intéressant, et les intervenants prestigieux. Je me dirige sur la page « inscription », découvrant qu’elle est payante au tarif de 50 € hors taxe. Il y a également un déjeuner à 70 € (dans mon souvenir) et un pack VIP (complets tous les deux).

Premier constat, pour un événement censé s’adresser à tous les entrepreneurs : créateurs, indépendants et petites structures semblent peu (ou pas) considérés. Les prix sont très élevés en comparaison du salon des Micro-Entreprises ou le salon des Entrepreneurs, pour ne citer qu’eux, qui sont totalement gratuits. Le ton est donné, les petits entrepreneurs ne semblent pas être la cible privilégiée.

Je décide de sonder un entrepreneur lyonnais pour avoir son avis, Julien DEREUMAUX, de l’agence webmarketing Pilot’In. Il ne connaît pas l’événement (autre indice qui semble confirmer le choix de la cible), mais ça l’intéresse, et il décide de m’inviter. J’accepte volontiers, je me sentirais moins seul aux cotés d’un local au réseau déjà établi. Le rendez-vous est fixé au mardi 5 avril au Double Mixte à Villeurbanne.

Premières impressions in situ

J’arrive sur place, le tapis rouge est déployé et je fais ma montée des marches pour pénétrer dans le bâtiment. Pas de photographes ni de soleil printanier mais une petite pluie fine pour m’accompagner. À l’intérieur, la salle est déjà bien remplie et le costume-cravate est de rigueur. Ça transpire pas le freelance mais plutôt le patron de PME/ETI1. J’avais anticipé et quand même opté pour la petite chemise plutôt que la doudoune alpine (gros effort pour un grenoblois !).

En entrant, le visiteur tombe directement sur un « bar à startup » proposé par la Caisse d’Epargne. J’y retrouve alors quelques noms familiers : Squadrone System et son drône Hexo+, Biboard la plateforme de Business Intelligence ou encore Hydrao et ses pommeaux de douche connectés. Sur les sept startups présentées, six étaient de Grenoble. Plus besoin de prouver le dynamisme de la ville sur le volet innovation.

Comme sur n’importe quel salon de ce genre, il y avait les partenaires classiques et leurs stands tout aussi classiques : banques, assurances, experts-comptables etc. L’ambiance générale était plutôt bonne et rythmée par un programme bien rempli.

La région lyonnaise, son dynamisme et ses acteurs locaux

Arrivé en retard, j’ai pris en cours la plénière d’ouverture sur le thème : « Métropole de Lyon, quel défi ? ». Étaient entre autres présents, le maire de Lyon, le préfet de la région et le nouveau président de la région, Laurent WAUQUIEZ. Ce dernier a pris l’exemple des grandes métropoles chinoises qui, en terme de taille, sont équivalentes à notre nouvelle région Auvergne-Rhône-Alpes. Après avoir vanté les mérites de l’Auvergne avec l’apport économique de grands groupes comme Michelin, il a souligné la nécessité de faire collaborer tous les acteurs pour renforcer la deuxième région économique du pays. Premier chantier de taille défendu par le président, la future autoroute A45 pour désenclaver Saint-Etienne et la rapprocher de Lyon. Il a également évoqué le projet de fusion entre les écoles de commerce EM Lyon et Grenoble EM pour concurrencer directement HEC. Il conclura son intervention avec l’ambition affichée de hisser la région au rang de « Sillicon Valley européenne ». Des objectifs ambitieux, à suivre.

Au cours de la journée, j’ai pu découvrir des acteurs lyonnais dynamiques arborant des initiatives tout aussi innovantes que collaboratives. Par exemple :

  • D’abord, Waoup qui se présente comme « un réacteur d’innovation associant individus talentueux et entreprises engagées ». Leur but est de faire émerger de nouvelles entreprises et d’accélérer leur réalisation.

  • Ensuite, le Tuba, qui est un lieu permettant de découvrir et tester de nouveaux services pour bien vivre la ville de demain. Son objectif est d’« aider au développement de services innovants tout en privilégiant la participation des citoyens ».

Des intervenants inspirants

L’important n’est pas d’être entrepreneur mais entreprenant […]

Parmi la multitude d’intervenants (politiques, grands patrons, sportifs, startupers, etc.), deux ont retenu mon attention. Adrien AUMONT, le jeune co-fondateur de la plateforme de financement participatif KissKissBankBank. Riche d’un parcours atypique et diversifié, on ressent chez lui une profonde envie de casser les codes et de bousculer les modèles établis. Selon lui, « l’important n’est pas d’être entrepreneur mais entreprenant. Entreprenant en tant que salarié, dans ses loisirs, à la maison, etc. » Il annoncera être en train de réfléchir à basculer tous ses salariés sur du 4/5ème « parce qu’il n’y a pas que le boulot dans la vie et qu’il est important de s’épanouir à côté. »

[…] des gens de 20 ans débarquent sur le marché du travail et en savent beaucoup plus sur le numérique que des gens ayant 40 ans d’expérience.

Henri De CASTRIES Puis, Henri De CASTRIES le PDG d’Axa, ou comment faire un discours sans note de 45 minutes sur les enjeux de la digitalisation avec une fluidité déconcertante. « Nous vivons dans un monde asymétrique où deux personnes dans leur garage peuvent bouleverser, dans le bon comme dans le mauvais sens, des organisations établies depuis des décennies. » Il parlera plusieurs fois de « disruption2 » mettant en avant le fait que « la certitude du succès d’aujourd’hui est un handicap. Il faut être capable de remettre en cause ce qui marche. » Après nous avoir expliqué comment le numérique allait aider son groupe à mieux appréhender le risque pesant sur le consommateur sans pour autant l’embêter avec de longs questionnaires, il dévoile un autre aspect de l’asymétrie du monde actuel : « des gens de 20 ans débarquent sur le marché du travail et en savent beaucoup plus sur le numérique que des gens ayant 40 ans d’expérience. » Cependant, ils seront à leur tour rapidement dépassés par les nouvelles générations qui évoluent avec l’innovation. Il recommande d’anticiper ce besoin de formation continue en illustrant que « 60% des salariés chez Axa n’ont pas les compétences qu’il faudra dans cinq ou dix ans. » Puis il abordera subtilement son cas et la future direction du groupe : « je suis un immigré qui maîtrise 300 mots dans le digital. Il faut passer le relais à une génération qui se promènera comme un poisson dans l’eau. » Il terminera son speech en affirmant « les opportunités sont grandes et les capacités de réussir exponentielles, les entrepreneurs doivent saisir cette chance pour offrir une démocratie juste et équilibrée. »

Les indépendants et TPE dans tout ça ?

À vrai dire, je n’en ai pas beaucoup entendu parlé et c’est le regret de cette journée. Lors de son intervention, le controversé patron des patrons, Monsieur GATTAZ enjoint « d’en finir avec les 30 piteuses », affirme que « l’entrepreneuriat est le troisième relais de croissance en France » et que « 50% des jeunes Français veulent entreprendre ». Il a pesté contre l’immobilisme français et tout le « vacarme » autour de la loi El Khomri (cf article connexe : Le chêne et le roseau à Bercy) dont les réfractaires sont d’ailleurs venus manifester aux portes du Printemps des Entrepreneurs le même jour.

Par contre, je n’ai pas entendu parler des baisses d’immatriculation des auto-entrepreneurs en 2015, du débat autour de l’évolution de ce statut, ni du taux de disparition des entreprises à trois et cinq ans (respectivement un tiers et la moitié des entreprises) ou encore des enjeux autour de l’économie collaborative et de l’essor contesté, qu’elle peut représenter pour le petit entrepreneuriat. Cela a fini d’étayer le constat selon lequel indés et petites structures n’étaient décidément pas la cible de cet événement.

Bien que le Medef défende officiellement les petits entrepreneurs et les créateurs d’entreprise (notamment sur son site internet, dans certains débats politiques et initiatives, ou lorsqu’on les interroge sur le sujet), et bien que ses adhérents ont en moyenne 20 salariés3, il véhicule néanmoins l’image d’un syndicat pour patrons de grandes entreprises. Et ce ne sont ni son adhésion annuelle à 450 €, ni les tarifs du Printemps des Entrepreneurs qui iront à l’encontre de ces préjugés quand on sait que le revenu moyen d’un auto-entrepreneur est très faible (5 430€ par an en 20114).

C’est là toute la difficulté à laquelle le Medef se retrouve confronté : tenter de rassembler et représenter des catégories d’entreprises aussi diverses que des créateurs d’entreprises, des indépendants, des TPE/PME et des grandes entreprises. Si Medef signifie « Mouvement des Entreprises de France » et que son rôle consiste à représenter les dirigeants d’entreprises françaises auprès de l’État et des organisations syndicales, il n’en demeure pas moins une organisation patronale et donc un syndicat d’employeurs. Et c’est cette notion d’emploi, au coeur de tous les enjeux, qui tire la couverture du côté des grandes entreprises. En effet, 70% des entreprises n’ont pas de salarié quand les grandes entreprises emploient 30% du total des salariés mais représentent moins de 0,001% des entreprises.5 Finalement, les très petites entreprises sont-elles réellement au coeur des préoccupations du Medef ou juste un discours de façade ? Le meilleur moyen de prendre position serait d’observer et de tester sur la durée une adhésion - mais là, il nous faudra peut-être lancer une campagne de financement participatif.

« A tenter de représenter tout le monde, on ne représente plus personne. »6. Il est certes complexe de défendre au mieux toutes ces catégories d’entrepreneurs et de dirigeants en tenant compte des aspirations de chacun tant leurs problématiques semblent éloignées. Cependant, mieux segmenter ses actions, son discours, son approche, ses tarifs et sa cotisation tout comme ses événements peuvent déjà être une solution plus adaptée. Nous sommes actuellement les témoins d’une profonde mutation : le modèle du salariat est en perte de vitesse, l’entrepreneuriat connaît un développement sans précédent. Plus d’un Français sur trois envisage de créer ou reprendre un jour une entreprise, soit plus de 19 millions de potentiels entrepreneurs en France.7 Le petit entrepreneuriat est l’un des piliers d’une économie collaborative en pleine ébullition qui offre une véritable alternative au chômage. Il mérite une attention toute particulière d’autant qu’il demeure la plus vulnérable des catégories d’entreprises. Alors Monsieur GATTAZ, à quand un Printemps des Petits Entrepreneurs ?

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