Interview

Simon Dawlat, ou l’art fou d’entreprendre

Publié le 15 novembre 2017 par Mickaël Délis
15 min.
Prenez un fou de jeu vidéos, associez à ses neurones d’une rare vivacité un mélange de temps, d’études (suivies sans nécessairement grande assiduité), de rencontres opportunes, d’audace décomplexée, sans oublier une farouche envie de se marrer et vous obtiendrez Simon Dawlat, un précipité d’énergie créatrice à même d’inspirer tout individu ambitionnant d’entreprendre. Et pour aller plus loin en assumant à fond l’héroïsation du personnage, sachez qu’en plus d’être une usine à succès, le grand Simon semble doué du syndrome du phénix. Renaître de ses cendres, se relever après un shoryuken qui vous défonce le bide et la mâchoire à vous en léser le système nerveux, bien sûr que si c’est possible. Allez, installe-toi dans ton chesterfield ou sur ton tabouret IKEA, y’a de la leçon de vie juste en dessous, et c’est juste pour toi!

Mickaël Délis L’automne est là mais il fait très beau. Les feuilles mortes font des tableaux dorés dans les allées du parc Monceau. Sur la droite, à peu près en plein milieu de la rue Prony, se trouvent les bureaux de Batch, le nouveau bébé de Simon Dawlat. Je me suis bien préparé pour ce rendez-vous, parce que le monsieur m’impressionne. Un parcours assez dingue pour un jeune trentenaire, l’impression que tout ce qu’il touche ou approche se transforme en or, qu’il pourrait aussi bien m’apprendre mon métier que le sien, bref, petite crise de confiance avant d’aller garer la fidèle bicyclette en face du 41 où je suis attendu. En plus je crois savoir que le monsieur me met à peu près 25 centimètres dans la vue, ce qui n’aide pas à endiguer la soudaine fuite de hardiesse.

Avant Batch, il y a eu beaucoup de projets, de tentatives, de sites, de newsletters, d’applications, de jeux avec pour facteur commun une réussite quasi systématique pour ce touche-à-tout inspiré, né à l’aube de l’explosion web, au moment où tout était à faire et/ou à défaire. Puis il y a eu AppGratis, énorme carton qui, sur une idée simple de proposition d’accès gratuit à de nouvelles applications l’espace d’une journée, a hissé Simon Dawlat encore vingtenaire dans les hautes sphères des start-up aux chiffres d’affaires millionnaires. Levées de fonds qui feraient rêver ou vaciller à peu près 99,9% de nos lecteurs, partenariats de ouf, internationalisation et explosion de l’entreprise à une vitesse sidérante, la vague du succès a des allures de tsunami et détruit tout sur son passage… jusqu’à l’association indispensable qui la lie à Apple et son précieusissime App Store.

Coup de théâtre, de fouet ou de pied au cul, voilà notre Simon et sa centaine d’employés remerciés du jour au lendemain sans autres explications que quelques articles de réglementation devenus tout à coup l’argument suffisant et non négociable à une exclusion des services Apple. AppGratis prend très cher. La médiatisation, les recours et l’intervention de madame Pellerin n’y feront rien. Simon Dawlat va devoir rebondir. Mais d’abord encaisser. Avant de proposer un tout autre produit : le premier outil CRM mobile. (Ok, pour nos amis les nuls des acronymes, CRM c’est Customer Relationship Management, et en gros c’est toute l’analyse des infos liées à une clientèle pour mieux en cibler les comportements et désirs afin de la fidéliser par l’offre d’un service sur mesure).

Est-il nécessaire de vous dire en préambule que le projet fait déjà un carton ? Que l’idée a séduit les plus grosses boites du marché – non, nous ne ferons pas de namedropping, mais du mister clowny burger à cette grande chaîne d’hôtels qui s’est fait un petit kiff en rachetant le Palais Omnisport de Bercy, y’a déjà du gros monde totalement Batch-addicted ? Tout ça vous fait rêver hein ? C’est quoi le modèle ? La clef ? Le secret ? Il mange quoi au petit-déj le grand Dawlat ? Et tous ces livres derrière lui dans son bureau, c’est pour la déco où il les lit pour de vrai ? Peut-être bien qu’on ne répondra pas vraiment à toutes ces questions, mais le parcours et le discours du bonhomme que j’ai eu le privilège d’interviewer valent mille fois plus que les conseils mous et impersonnels de nos paternels si supérieurs quand ils te disent d’y croire, de courber l’échine et de t’accrocher alors qu’en vrai ils n’en ont rien à péter.

Petite immersion dans la cervelle foisonnante d’un ex-gamer, leçon d’humilité post arrogance avouée, phrases choc et langage connecté digne d’un Van Damme avec neurones, les interviews de Mickou reviennent, juste pour toi, le petit entrepreneur avide de modèle et d’inspiration.

Batch : les lieux

L’interview

Mickaël Délis : Pour commencer, notre question d’intro simili pédago pour Les Petits Entrepreneurs et les autres qui connaissent pas forcément Simon Dawlat, AppGratis ou Batch.com : si tu devais te présenter en quelques mots toi et ton œuvre, ça donnerait quoi ?

Simon Dawlat : C’est hyper simple. Simon Dawlat. J’ai 28 ans depuis 5 ans. Donc là ça me fait 33 ans. ( ndlr : j’ai le même syndrome d’amnésie-mauvaise-foi sur mon âge, donc je ris avec lui) J’ai pas dû accepter que 5 ans s’étaient écoulés depuis le pitch que je donnais sur moi à l’époque. (Rire bis. Grosse ambiance.) J’ai commencé un peu au hasard en jouant 15 heures par jour aux jeux vidéos, il y a 15 ans maintenant. J’ai réalisé beaucoup plus tard qu’il y avait toute une génération de mecs nourris au gaming et qui ensuite avaient trouvé leur voie dans les métiers de l’internet. Comme eux, ça m’a emmené tout naturellement à monter ma première boite. En plus de jouer beaucoup, ce qui m’amusait c’était d’organiser des équipes, la mienne, celles contre lesquelles mon équipe se fritait. Du coup j’ai commencé à coder des sites, j’ai codé une ligue en ligne, j’ai codé des forums, j’ai animé des forums avec une équipe de gars et on a créé un des premiers sites communautaires… ( il se souvient )… Oui, en fait LE premier site communautaire autour de Counter-Strike en 2004. Plus de 100 000 gamers se connectaient au site tous les mois, et c’était ce qu’on appelle aujourd’hui les prémisses de l’eSport1, c’était avant Myspace, avant Facebook, c’était le tout début du web communautaire, c’était après la grande débâcle de 2001 mais juste avant que l’internet commercial qu’on connaît aujourd’hui reparte 2003/4/5. Donc voilà, j’ai commencé en faisant ça.

Bon moi, pendant tout le début de l’interview, je bois ses paroles, d’autant que je comprends pas tout, ayant dû jouer 18 heures dans ma vie à Mario Kart. Et puis un peu à Bomberman et Sim City. Et Street Fighter. ( J’étais amoureux de Chun-li ). Bref, gros loser côté gaming. Je ponctue de « han han » et autres « mmmh » son discours. Lui enchaîne poliment, devinant avec une perspicacité toute déconcertante que j’aimerais qu’il enchaîne sur ses études.

Et tout ça c’était en parallèle de mes études ( ndlr : qu’est-ce que j’avais dit !). J’ai bossé pour plein de start-up différentes- en consulting ou en free lance. J’ai bossé pour 123people, pour VirtuOz, une des premières boites qui faisait de l’intelligence artificielle appliquée au marketing (naissance des bots2, et de l’alternative futuriste aux call centers. J’ai fait mon stage avec eux, ce qui était assez décisif parce que je suis devenu pote avec les fondateurs qui m’ont beaucoup encouragé à partir dans la Silicon Valley - ce que j’ai fait après pour mon stage de fin d’études. Et pour la petite histoire, 10 ans plus tard ils ont recrée une boite qui s’appelle wit.ai qui fonctionnait sur le même modèle de virtuOz, pour laquelle j’étais business angel, et qui a été rachetée par Facebook y a un an.

Moi là en fait j’hallucine, donc je demande, un peu naïvement « donc jusque-là c’était que du stage et tu étais encore en formation… ? Pour tout ce que tu viens d’énoncer….. ? »

Logo AppGratis J’étais à la fac oui, où j’allais jamais. Je passais juste les partiels. Stage de fin d’études aux US, donc. Je suis pas rentré faire mon mémoire parce que j’avais une boite qui m’employait, j’ai fait un visa, puis deux. J’étais parti pour rester. Mais 2009, crise des subprimes. Et retour à Paris. En laissant tout derrière moi, mais en rapportant dans mes cartons des idées de projet, notamment dans les médias en ligne. J’ai créé un blog et après j’ai créé un truc qui s’appelle AppGratis, un des pionniers de l’application de promotions sur smartphone qu’on a développé sur un modèle à la My Little Paris : logique de bons plans mis en scène tous les jours, via une présentation éditoriale fun focus sur des applications. En gros, on aidait les gens à avoir des app gratos qui étaient plutôt cool et qu’on présentait de façon rigolote. Et ça c’est devenu un très très gros business. On l’a auto-financé pendant 3 ans. On était une trentaine de personnes, chiffre d’affaire en million d’euros, et puis on a levé, pour ce modèle là en 2013, 13,5 millions de dollars (dont Publicis et Orange) pour internationaliser le modèle. 40 pays et 12 langues plus tard, c’est devenu un très gros truc : à l’apogée du service on avait 50 millions de téléchargements et 5 millions de lecteurs quotidiens dans l’app. Donc c’était un des premiers plus gros médias entièrement mobile au monde, sur un modèle promotionnel.

Jusqu’au drame… ?

Jusqu’au drame oui… Après la levée de fonds on est allé trop vite, on a été vachement arrogant. C’était notre première boite, on s’est affiché dans les médias, en mode take over the world, on disait qu’on avait la main sur la distribution des applications mobiles, ce qui a un peu énervé Apple… qui a déréférencé l’app, le 5 avril 2013.

La date est précise…

Ouais la date est précise, je me rappelle très bien, j’étais au Brésil en voyage d’affaires, j’ai reçu un call, c’était Apple qui me disait « Bon c’est terminé. » « Comment ça c’est terminé, qu’est-ce que je peux faire ? » « Ben rien. » « Ok ! Alors, goodbye ! ». (Il rit, fairplay oblige, avec recul de grands. Je ris, parce que c’est drôle comme il raconte, et parce qu’on peine à croire qu’un si gros marché/partenariat puisse être balayé en quelques secondes d’échange téléphonique). Véridique… Donc j’ai dû rentrer en catastrophe. On a essayé de gérer. Le truc a été très médiatisé. On a mobilisé tous nos réseaux, on a fait venir Fleur Pellerin qui a pris la parole sous couvert de défendre la neutralité du net, donc ça a fait basculer le sujet qui était à la base une sorte de fait divers technologique dans la sphère médiatico-politique, ce qui lui a donné une résonance de dingue… Pendant trois semaines ça a été l’enfer, on était pris dans une sorte de maelstrom, réponse contre réponse, on était épaulé par du juridique, mais on savait pas ce qu’on faisait, on était dans le feu de l’action et on encaissait… Quand t’as un sujet dont les médias s’emparent, t’as un cycle, étudié et très connu, qui dure trois semaines : croissance / plateau / sortie. Sur des sujets spécifiques, l’attention des gens est limitée, et au bout de ces mêmes trois semaines, les clics s’effondrent et on bascule sur autre chose de plus brûlant. Et effectivement, après une vingtaine de jours d’horreur absolue à ne plus dormir une seule nuit, on est tombé dans l’oubli total. Plus personne parlait de nous. Ca a été hyper dur. Très violent. Et ça a flingué notre business. On a mis un an et demi à gérer notre décroissance. On s’est lancé sur Android en catastrophe mais ça a pas vraiment sauvé le truc et puis on était 100 personnes donc il a fallu faire partir plein de gens qui étaient en période d’essai, qu’on venait d’embaucher… Le cauchemar.

Jusqu’à combien vous avez dû réduire du coup ?

Une cinquantaine de personnes la première année, plus tous les mecs qu’on avait embauché et qui étaient venus pour la réussite du projet et pour qui le truc devenait vachement moins sexy en termes de perspective. Eux sont partis d’eux-mêmes… Donc voilà. Ca c’était un peu l’élément traumatique de ma vie. Mais on s’en est finalement pas si mal sorti, vu que sur les cendres fumantes d’AppGratis, on a lancé début 2014….

BATCH ( J’ai potassé mon sujet ) !

Logo Batch Batch oui ! Qu’on a développé en 2014 et qu’on a lancé en 2015. On a commencé à monétiser et à signer notre premier client fin 2015 et en 2016 on a fait une année de dingue. Donc on est en route pour ( ndlr : il se reprend, fort d’une humilité chèrement acquise), du moins l’objectif est de devenir le leader européen de ce qu’on appelle le CRM mobile.

Mini brief sur Batch please !

Batch c’est une techno que les clients mettent dans leur App et qui leur permet d’avoir accès à trois fonctionnalités clefs : analytique, segmentation et communication auprès de leurs clients Mobile - au moyen de ce qu’on appelle les notifications push et les message in-app3. C’est un véritable tableau de contrôle qui te permet de voir comment les gens utilisent ton app et d’envoyer par conséquent des messages ciblés à tes clients en fonction de ton application. Promos, infos, messages de rappel, messages de mise à jour, du sur mesure…

Pour une optimisation du rendement

Oui c’est exactement ça. Optimiser le rendement et la satisfaction client. Dès que tu t’occupes d’un client de façon ciblée, personnalisée, il passe plus de temps sur ton appli, donc tu génères plus de revenus publicitaires ou plus d’achat selon le modèle de ton App.

J’ai lu qu’il y avait beaucoup beaucoup d’autres créations signées Dawlat : itoonz ( jeu pour iPhone ) applicationiphone.com (site sur actu appli iPhone) ipilule (pour timer la prise de pilule contraceptive) : ça se passe comment dans ta tête : une idée/un projet, une envie/une mise en pratique ?

Ce sont des idées qui s’adaptent maintenant sur une très longue période de vie…

Oui parce que tu es très âgé ( ndlr : ironie absolue hein, ayant le même âge que le monsieur )…

Non… Parce que j’ai commencé très tôt en fait. Ca fait presque 15 ans que je fais des start-up. La première je devais avoir 17 ans. Itoonz, ipulule c’étaient des coups d’essai, on était hyper jeune, on savait pas du tout ce qu’on faisait, la moindre idée débile nous semblait géniale… Ca correspondait au tout début du marché des App mobiles… 2007 : ¨Premier i-phone, 2008 : l’App Store. Les premières App c’était des boites à pets, des trucs pour modifier ta voix, pour localiser des potes, c’étaient des App de merde. On a fait ipilule, qu’était un pilulier pour les femmes, itoonz live qu’était une sorte de tamagotchi social, c’était d’une connerie sans nom mais ça correspondait à une époque et ça nous faisait marrer.

Tu penses que c’est pertinent de s’essayer, de fouiller, de lancer des « idées débiles » pour te citer, mais avec fougue ?

Ouais ! Il faut, ouais ! L’exception qui confirme la règle c’est Facebook avec le home run d’un mec, mais bon dans la réalité des faits, tous les types qui s’en sortent à un moment donné ils sont passés par plein de trucs improbables avant.

Je pense à Adrien Aumont et son parcours foisonnant-tâtonnant avant KissKiss et bim, communion d’esprit numéro 2, Simon enchaîne. Magique.

Regarde Adrien Aumont, tous les trucs qu’il a fait avant de monter KissKisBankBank. Il a fait de la prod, il a fait de la pub, il a monté une agence, il a fait des films, enfin tu vois quoi, c’est juste le parcours selon moi. L’itération par l’expérience, ratée de préférence, à un moment où l’échec n’est pas très grave pour ta vie parce que t’es jeune. Donc forcément oui, c’est une bonne école.

Si on revient sur AppGratis, comment l’idée est née ? Genèse du phénomène ?

En fait à la base j’avais un blog de test d’applications un peu sur le modèle de jeuxvideo.com. Du coup on se faisait envoyer des versions d’applications par des éditeurs qui nous la donnait gratuitement pour qu’on les teste et puis assez rapidement on a eu des annonceurs qui voulaient nous acheter de la visibilité pour promouvoir leur appli sur le site qu’on avait créé et assez rapidement encore - en 2009/2010 - le marché s’est constitué, des marques sont arrivées, des e-commerçants… et un modèle de revenus s’est mis en place dans les apps. Dès 2010 on est venu nous voir avec un budget alloué pour ce type de promo. Des petites boites d’abord, puis des agences sont arrivées pour des petits clients, puis pour des plus gros ensuite et on est passé de 200 euros de budget com’ à 1000 ,à 10 000 très, très vite. Rapidement on a réalisé que le blog, qui était un site web, n’avait pas l’audience suffisante pour traiter l’appétit de visibilité et d’achat média du marché et donc très concrètement on s’est dit que le marché allait nous passer sous le nez si on ne résolvait pas in fine la problématique de la distribution. On arrivait à aider un mec à avoir 100 downloads de plus par jour et on se demandait comment arriver à lui en faire avoir 10 000 de plus par jour, ou 50 000 ou 100 000 ! Si on arrivait à cracker ça, on obtiendrait un vrai modèle économique ! Donc on a essayé différents trucs qu’ont pas marché jusqu’à proposer l’App du jour. Le concept était simple : l’app payante devient gratuite pendant 24h. Là ça a été la folie : des gars téléchargeaient compulsivement, testaient tout. Côté client, le discours était basique : « T’as une app payante, elle est cool, donne-la nous gratuite, on te la met en avant, t’auras 100 000 downloads, du bouche à oreille, et du feed back. » Tous les développeurs se sont pliés au truc et ça a cartonné.

Tu t’attendais à ce carton ?

Non. Non, non. Pendant un an ça marchait mais de façon finalement assez confidentielle. Sur le format newsletter (test, rédaction, envois quotidiens), on avait 25 000 abonnés, mais c’est uniquement quand on a lancé l’application dédiée qui reprenait en gros le contenu de la newsletter et qu’elle a été distribuée d’elle-même dans l’appstore qu’on est passé de 25 000 à 300 000 abonnés en un mois environ.

En un mois ?

Tout d’un coup on avait une audience de dingue, donc on avait une répercussion de dingue. Du coup quand on envoyait une nouvelle app dans notre app, y’avait un énorme push et plein de gens qui téléchargeaient. Après on a développé sur l’app une logique de sponsoring. Pub dans l’app pour les app, recommandation quand en plus elles étaient cool, et cadeau du genre réduction sur des produits si on venait de la part d’AppGratis (exemple : réduction sur une résa d’hôtel Accor via appli Accor téléchargée via AppGratis… Chaîne vertueuse pour le consommateur). Et on se payait comme ça.

Et aujourd’hui ? Parce que ça existe toujours AppGratis…(en fait je sais quand je pose la question, mais je cultive le mystère sur ma pseudo-ignorance en pensant à tous ceux qui ne savent pas) ?

Ça existe toujours sur Android. Plus de 15 millions de downloads. Donc ça marche.

Oui… quand même…

Sur iOS, grande débâcle en revanche.

C’est violent à vivre ?

Oui, hyper violent.

Et quand tu parlais d’arrogance tout à l’heure… J’imagine qu’on verse plus dans l’humilité pour la suite…

Ben quand on a cartonné, qu’on a levé des millions d’euros, qu’on a eu des gens qui nous copiaient de partout, on pensait qu’on était les rois du monde, qu’on avait la baraka. Ton modèle défonce, on parle de toi partout dans les médias, tu reçois 15 mails par jours de types qui veulent faire du biz avec ta boite, t’as forcément un discours qui est très arrogant et qui, si il ne l’est pas, sera du moins perçu comme tel. Immanquablement en face, on se dit c’est qui ce mec de 26 ans avec ses 100 employés, qui lève 15 patates et qui va aux US… ? Donc forcément, tout ça si on devait le refaire, on le referait très différemment, on resterait beaucoup plus humble, beaucoup plus discret aussi…

Donc cette humilité est maintenant au service de Batch. Pour le meilleur ?

Ouais… En même temps j’ai hâte que Batch nous donne le loisir d’être à nouveau arrogant, ce qui devrait d’ailleurs être bientôt le cas. ( Je me marre, lui aussi. Globalement d’ailleurs, pendant tout cet entretien, je me bidonne parce que le mec est franchement drôle ). Mais oui, c’est certains y’ a plein de manières de pas se mettre en avant, du moins tant que le business n’est pas super solide. C’est ce que dit Jack Ma, le fondateur d’Alibaba : « Si je devais me lancer aujourd’hui, je me lancerai surtout pas dans internet parce que c’est le secteur qui attire les gens les plus smarts. » Et c’est vrai, tous les mecs qui sortent d’école – HEC, Polytechnique, Centrale - depuis 5, 6 ans, ils vont quasi tous dans internet ou les nouvelles tech. Ce qui fait que tu as de fait des gens ultra smarts, très à l’écoute, qui comprennent vite ton modèle, qui vont cloner le truc en mieux. Dès que t’as une levée de fond aujourd’hui, t’as des analystes de ces mêmes produits qui ont suscité ces levées, qui examinent les modèles. Du coup t’es observé, décortiqué, et s’il y a un trou dans ta structure, très vite, ils s’engouffrent dedans et créent des clones, parfois plus compétents. Les gros cartons contemporains sont très souvent nés de ce système. Un site ou une app qui marche à petite échelle ( nationale par exemple), bien souvent on s’inspire de son ADN en l’augmentant de fonctionnalités plus pertinentes ou actuelles ou simplement, de compléments bêtement omis par les créateurs initiaux, et boum, on obtient Leboncoin par exemple. Kisskiss, c’est du Kickstarter augmenté, un service et un accompagnement que ne proposent pas Kickstarter, mais une idée ou un modèle peu ou proue similaire. Le carton et la différence, c’est la passion et le sens que tu y injectes, c’est ce que tu ajoutes pour de vrai et qui te distingue pour de vrai. Ce qu’Adrien a su faire. Nous les premiers, avec AppGratis, on s’est inspiré de freeappaday aux US. Idée canon, mais c’était un truc super mal géré, bancal et pas rentable et on s’est dit : le type a de l’or entre les mains, pourquoi c’est pas plus connu, pourquoi c’est pas dans d’autres pays… ? S’il y arrive pas, on va le faire nous !

Et comment on bascule de AppGratis à Batch, parce que si on reste sur une logique mobile, on est quand même sur des produits très différents ?

Ben c’est hyper dur. Hyper dur. On pensait que ce serait simple. On pensait que ce serait les mêmes technos, le même marché, les mêmes clients… Bon on a beaucoup été aidé par l’expertise du secteur mobile qu’on avait, mais après c’est des marchés qui n’ont rien à voir. Avec AppGratis on vendait du média à des annonceurs et à des agences média, mais avec le CRM tu vends du logiciel, en SAAS, dans le cloud, à des acheteurs CRM… Ca n’a ABSOLUMENT rien à voir. TOUT. L’ADN de ton équipe, l’ADN de ton discours commercial, ton approche des clients, ton cycle de vente. AppGratis, ça se faisait parfois sur une journée, Batch c’est des cycles de ventes de 4 à 6 mois avec avant-vente, démo 1, démo 2, audit technique… ( il liste à peu près 10 autres étapes que je vous épargne, parce que j’ai senti que j’en avais perdu certains avec le jargon qui précède.) Donc il a fallu totalement rebooter le cerveau pour être réellement efficace sur ce marché.

Pour autant tu as bénéficié du succès d’AppGratis j’imagine

Pas tant que ça.

Même pas en termes de levées de fond, de popularité, de bankabilité… ?

Oui, côté crédibilité, certainement. Et puis en plus, de voir un type qui s’est pris un plomb se relever, ça plait. Quand c’est l’horreur, tout le monde te tape dessus en mode vengeance et si tu survis et que tu te redresses, on se dit le type a du cran, et on le reconsidère. Donc oui ça aide un peu. Mais le passé d’AppGratis a beaucoup moins servi que ce qu’on pensait en fait.

Le secteur mobile, c’est le facteur commun de tes projets. Et c’est l’avenir du web selon toi ?

C’est le présent en tous cas. Et puis c’est là où j’ai mon réseau. Et puis c’est vaste. Je suis Business Angel pour une vingtaine de start-up qui sont toutes dans ce secteur. Ce qui crée une certaine homogénéité.

Et y’a d’autres projets qui dorment ?

Non. Full focus sur Batch. Projet ardu, complexe technologiquement, qui demande d’y être totalement consacré.

Pour revenir à notre lectorat avide de conseils, si tu devais lancer des tips de méthodo ( vous avez vu, je parle comme Simon Dawlat ! Trop fier ! ) pour des entrepreneurs qui se lancent, ou qui sont sur le point de remettre leur vie en question pour un projet… Le conseil du grand… ca donnerait quoi ?

C’est hyper vaste comme question.

Ouais. (Silence gêné). (Je fouille les neurones pour recibler la question).

Non parce que c’est la foire aux clichés… A part « Entourez-vous bien », « Soyez ouverts d’esprits », « Soyez curieux… »

Ben c’est déjà pas mal… ! Et justement, je rebondis sur le fait d’être entouré. Qu’il s’agisse d’Adrien Aumont, qui a co-crée sa boite avec 2 collègues, Marc David Choukroun de La ruche qui dit oui, qui est aussi parti sur un logique de trio au départ, toi tu as un parcours beaucoup plus solo.

Ouais. Et je le regrette. J’ai créé tout seul mais je ferai plus comme ça. Bon ça correspondait à ma personnalité plutôt solitaire. Et puis il y a des avantages purement patrimoniaux. Quand tu as 100% d’une boite, tu touches 100% des dividendes pour dire les choses très simplement. Et tu partages pas le gâteau. Mais en revanche c’est vrai que c’est une aventure, au-delà du cliché. C’est des grosses parties d’une vie. Donc avoir des gens avec qui partager, se rassurer c’est précieux. L’état de grâce où tu arrives à avoir une équipe équilibrée avec chacun des compétences identifiées, particulières, là c’est un truc super puissant. Et le chemin, quand il est emprunté de façon commune, ça rend super fort. Ca fonctionne comme un couple, un clin d’œil et tu comprends l’autre, en rdv client tu passes le relais sans parler, y’a un truc qui relève de la communion, c’est ouf. Mais ça prend du temps à construire. C’est certain. Il faut plusieurs années, traverser à plusieurs des épreuves positives ET négatives. Puis la magie c’est quand le type continue de t’étonner année après année. Ca, ça te donne la capacité de piloter des projets ultra ambitieux. Mais là encore, j’y reviens, ça se construit dans le temps, comme un couple, avec tous les clichés associés : les concessions, le temps passé ensemble, les voyages, l’épuisement, les engueulades, les rabibochages, les changements d’humeur… Après AppGratis, j’étais au fond du sceau, je foutais rien, j’étais collé à l’ordi à mater des vidéos, c’était affreux pour tout le monde, et on a fini par se remotiver. L’autre est plutôt indispensable oui.

Je vois plein de livres derrière toi. Tu lis beaucoup ? Tu joues encore ? Ces à-côtés nourrissent ta démarche ?

Je lis énormément oui. Énormément. C’est tellement cool de voir à quel point lire rend plus intelligent, c’est ouf. Et lire, c’est comme une potion magique, ça te grise le cerveau, tu te remets dans plein de trucs, ça ouvre des perspectives. Mais je joue plus en revanche. J’ai trop fait sûrement. Je suis convaincu que c’est hyper formateur parce que c’est un média proactif, ça crée plein d’automatisme cérébraux, ça t’aide à interagir avec des machines. Les jeux vidéos, ce ne sont que des algorithmes, pas si différents de ceux de Google ou d’Amazon, donc c’est une stimulation/formation assez dingue in fine. Très bon training ground en ce qui me concerne. Mais aujourd’hui jouer ca m’emmerde. Alors qu’il y a des tucs géniaux… Je m’y remettrai peut être…. Bon j’avoue qu’il va y avoir un changement de paradigme et un déferlante de ouf avec l’immersion 3D… Pas sûr d’y résister…

Et le dernier bouquin que t’as lu ?

Deux ans sur le gaillard d’avant – Henry Dana, grand auteur anglais. Génial. Beaucoup de Houellebecq. J’ai relu les Particules élémentaires qui était celui que j’aimais le moins mais qui finalement est pas mal. La convivialité de Ivan Illitch La vie algorithmique de Sadin, ça c’est en cours. J’en ai toujours plusieurs sur le feu. Houellebecq économiste de Bernard Maris, ça c’est assez fou. Et puis tu vois juste derrière ( sur l’étagère qu’il pointe, il y a des dizaines de livres) ce sont les commandes Amazon. C’est le 26 millième de ce qui traine chez moi. Donc j’ai du retard.

Une devis du succès, un gimmick, une devise pour finir….

Il cherche fort… Putain… C’est quoi ma devise… j’essaie de réfléchir à un truc malin… Non je sais pas. Peut-être une citation… Les shadoks. « Plus tu rates, plus tu as une chance de réussir ».

Simon, dessine moi un petit entrepreneur

On passe par le dessin. Tout le monde a le vertige à ce moment de l’interview. “Dessine-moi un petit entrepreneur”. « Mauvais dessinateur » qu’il disent tous. Simon rature son premier jet après avoir lancé 78 « c’est nul ! » en huit secondes…. Puis le génie et sa grâce viennent frapper. Je coupe mon dictaphone magique. Referme mon cahier. Et Simon achève son oeuvre.

Simon Dawlat dessine les petits entrepreneurs

En off il m’offre un bouquin de Houellebecq que je dévorerai trois jours plus tard. H.P.Lovecraft, Contre le monde, contre la vie. « Génial et extraordinaire » dit-il. Il n’a pas tort. Même la préface de Stephen King est canon. Il m’emmène ensuite faire un tour de ses bureaux. Il me montre un grand écran sur lequel on voit le nombre d’utilisateurs de Batch, le nombre de clients suivis par le CRM, les enseignes qui utilisent le tout. Ca bouge comme un tableau du CAC 40. On dirait un gosse devant son dernier beau jouet. Je suis à peu près certain qu’on dirait la même chose en ce qui me concerne. Je lui demande s’il dort des fois. Il me dit que oui. Que c’est vital. Que prendre du temps pour soi est désormais une étape nécessaire. Que se laisser déborder c’est un truc de surexcité et que ça ne mène qu’à la confusion. Cet après-midi il n’a rien prévu. Les rendez-vous ont tous été calés dans la matinée. Je suis le dernier d’entre eux. Il pourra aller voir ses collègues et employés si ceux-ci en ont besoin, s’atteler à de nouvelles tâches dans son bureau, se balader vu qu’il fait beau, rentrer tôt, lire, aller dîner avec des potes. Vivre. Et continuer de nourrir le bouillonnement qui préside à chacune de ses entreprises.

Ce petit moment de philosophie hyperactive - et de leçon de langue 2.0 - est aussi revigorant que le froid du dehors. Ca éperonne et ça stimule. J’ai l’impression d’avoir appris des tonnes de trucs en un temps record, sur le rapport à la réussite, à l’humilité, sur le calme post tempête, sur l’effervescence et son contraire. Je suis content. Parce que j’ai le sentiment que les lecteurs de ces pages en apprendront tout autant que moi. Et parce que réaliser ces interviews est vraiment un truc ultra stimulant. Le prochain rendez-vous, c’est avec Marc David Choukroun, de La Ruche qui dit Oui. Et Paulin Dementhon. Le papa de Drivy. Youhou !